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Le Crédit Agricole en Ukraine, chronique d’une banque plongée dans la guerre

11 March 2026

La Tribune, 24.02.2026

En quatre ans de guerre, la filiale ukrainienne du Crédit Agricole a réussi à maintenir son service sans interruption, à développer son activité de financement de l’économie, notamment de l’agriculture, et à rester rentable. Une prouesse qui permet de préparer l’avenir, le chantier de la reconstruction.

Philippe Brassac, patron de Crédit Agricole SA pendant dix ans, a demandé une chose en quittant son mandat, en mai dernier, en raison de la limite d’âge : être nommé président de Crédit Agricole Ukraine. Un engagement personnel mais aussi celui du groupe bancaire français pour sa filiale qui fête cette année son vingtième anniversaire dans un pays qui entre dans sa cinquième année de guerre. Le 24 février 2022, la Russie lançait son « opération militaire spéciale » qui devait faire chuter l’Ukraine en quelques jours.

Au cœur de la capitale Kiev, à quelques pas de la prestigieuse université Taras Chevtchenko qui forme l’élite du pays, le logo vert néon du « Crédit Agricole », affiché en français, continue de s’afficher alors que plusieurs immeubles aux alentours portent sur leurs façades les marques calcinées des attaques de drones russes. Car, malgré tout, les cadres et les employés de la banque, eux, se veulent résolument optimistes.

Carlos de Cordoue, directeur général de Crédit Agricole Ukraine

Résilience de l’économie

«Les citoyens ukrainiens restent combatifs et surtout pleinement investis dans leur travail, malgré des conditions très difficiles, sans électricité, sans eau. Je vis cet engagement au quotidien avec mes équipes et nous restons mobilisés, innovants, nous lançons de nouveaux services digitaux à un rythme soutenu», confirme Carlos de Cordoue, directeur général de Crédit Agricole Ukraine.

Comme d’ailleurs l’ensemble du secteur bancaire en Ukraine, la filiale du Crédit Agricole se porte bien, engrange des résultats (une centaine de millions d’euros en 2025) et voit son activité de crédit progresser de 40 % en monnaie locale. Le contrôle des capitaux a également été bénéfique aux banques qui ont vu leurs dépôts, rémunérés auprès de la banque centrale ukrainienne à 15,5 %, bondir. Les dépôts du Crédit Agricole ont ainsi doublé depuis 2022, en devises ou en monnaie locale.

« L’économie ukrainienne reste dynamique, avec une croissance de 2,5 % en 2025. Ce qui est frappant est cette incroyable agilité du tissu économique. À chaque nouveau défi, une solution émerge pour surmonter la difficulté, et généralement de la base, et non pas du haut », relève Carlos de Cordoue, directeur général de Crédit Agricole Ukraine.

Aucune rupture de service

Et ce dernier de rappeler que « nous avons assuré une continuité absolue de service pendant ces quatre années, sans rupture de connexions avec la banque centrale ukrainienne ou les réseaux internationaux, comme Swift ou Target ». C’est d’ailleurs un point très suivi par la banque centrale ukrainienne.

Pourtant, la gestion d’une banque au quotidien en temps de guerre relève du défi permanent. D’autant que la situation est mouvante d’une région à l’autre, en particulier sur les approvisionnements en électricité, ce qui contraint la banque à revoir en permanence ses solutions de back-up.

Solidarité

Aujourd’hui, 10 % des 140 agences sont totalement ou partiellement fermées (sans compter les dix agences en territoire occupé, et donc abandonnées), surtout dans la région de la capitale, alors qu’auparavant les régions de Dnipro ou de Zaporijia étaient davantage touchées. La moitié des agences sont équipées de groupes électrogènes, qu’il faut néanmoins approvisionner en gazole. En début de mois, la banque a été contrainte de basculer sur un centre de traitement de secours. Aujourd’hui, un back-up des données a été installé dans le cloud et des systèmes de communication Starlink permettent d’assurer les connexions entre le réseau et le siège.

Ce système D permanent a également été mis à contribution pour soulager ses 2 100 salariés, leurs familles, et même au-delà, forgeant ainsi une image de solidarité. « Cela a fortement joué sur leur réputation locale. De nombreux employés du secteur bancaire ukrainien se voient faire carrière chez eux », témoigne Bogdan, responsable commercial dans une fintech.

Dès le début de l’invasion à grande échelle, la banque a ouvert un fonds de solidarité de 10 millions d’euros « consacré en tout premier lieu aux enfants, ainsi qu’aux collègues de Crédit agricole Ukraine et à leurs familles ». Les programmes de soutien se sont prolongés tout au long du conflit, pilotés depuis les caisses régionales françaises : don de 50 000 euros de la Caisse du Nord pour les cadeaux de Noël, collectes de produits alimentaires depuis l’Alsace, envoi de générateurs électriques depuis la Picardie. Un apport vital lors de ces hivers particulièrement rudes et privés de chauffage.

Présence historique

La présence du Crédit agricole en Ukraine est un héritage du Crédit lyonnais, qui avait ouvert un bureau de représentation de Calyon (la banque d’affaires) à Odessa, lors de l’indépendance de l’Ukraine il y a plus de trente ans. Une première alors pour une banque occidentale.

L’idée était déjà d’accompagner les grandes entreprises internationales. En 2005, le Crédit agricole rachète une banque de détail de taille moyenne, Index Bank, pour 220 millions d’euros, pour construire une nouvelle banque universelle, sur le modèle de la maison mère, active à la fois auprès des entreprises mais aussi des particuliers. Aujourd’hui, la banque revendique 420 000 clients particuliers, la deuxième place dans le financement automobile avec 25 % de part de marché et de solides positions dans les énergies renouvelables (10 % de part de marché) et, bien sûr, l’agriculture (8 % de part de marché).

Offensif sur l’agriculture

L’Ukraine s’imposait naturellement comme un terrain de jeu pour le Crédit agricole compte tenu du poids de l’agriculture dans le pays. Longtemps surnommé « le grenier à blé de l’Europe », le pays parvient encore à maintenir ses rendements et ses exportations. L’an dernier, la récolte a été satisfaisante, avec 80 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux, un niveau qui reste inférieur à celui de l’avant-guerre compte tenu des pertes de territoires.

« Dès le début de guerre, nous avons décidé de continuer de financer l’agriculture, d’autant que c’était en période de semences. Et aujourd’hui, une part importante de la progression de crédits concerne l’agriculture, qui recommence à dégager des cash-flows et à investir dans les équipements agricoles, à un niveau d’ailleurs quasi équivalent à celui d’avant la guerre », explique Carlos de Cordoue. « L’Ukraine est et restera un grand exportateur vers l’Afrique, le Moyen-Orient et la Chine », ajoute-t-il, comme pour écarter une potentielle menace pour l’agriculture européenne.

L’implantation du groupe en terre ukrainienne s’était pourtant heurtée à un premier obstacle de taille. « Jusqu’à récemment, l’Ukraine présentait une situation singulière, car de nombreux exploitants agricoles n’étaient pas propriétaires de leurs terres », explique Oleksandr, conseiller bancaire indépendant et ancien cadre du Crédit agricole en Ukraine.

Prime à l’innovation

Ces sols, particulièrement fertiles, ne pouvaient pas s’acheter facilement et, en réalité, le nombre de producteurs qui les possèdent est assez limité. « Or, pour octroyer des crédits, les banques exigent généralement des actifs en garantie. Sans propriété foncière ni équipements techniques à mettre en gage, les options de financement sont réduites », souligne Oleksandr.

C’est précisément là que le Crédit agricole a su tirer son épingle du jeu. « En s’implantant en Ukraine, la banque a apporté son expertise française en matière de solutions consacrées au monde agricole. Elle a, par exemple, proposé aux exploitants de mettre leurs futures récoltes en garantie, ce qui a suscité un vif intérêt. Ils ont aussi créé des partenariats avec des vendeurs de semences et d’engrais pour faciliter les paiements, sans demander de grosses garanties en échange », poursuit Oleksandr. L’établissement a rapidement gagné en popularité, et la plupart de ces offres ont, par la suite, été reprises par la concurrence.

Tech et défense, des secteurs courtisés

La banque est également auprès des grandes entreprises internationales, et dans de nombreux secteurs, dont ceux de la Tech et de la défense, deux secteurs qui ont su faire preuve d’une agilité étonnante pour surmonter les difficultés et répondre aux demandes croissantes des forces armées.

De petits ateliers qui bricolaient des engins importés de Chine, la fabrication des drones est ainsi devenue une véritable industrie qui produit quelque 4 millions d’unités par an, sans doute beaucoup plus que cela. Ces ateliers, organisés en essaims, bénéficient d’un retour d’expérience quasi immédiat du front, ce qui leur permet d’innover sans cesse. Des entreprises de défense occidentales commencent d’ailleurs à s’intéresser à ce tissu industriel pour y nouer des partenariats et des joint-ventures.

La Tech a toujours été un point fort de l’Ukraine, qui ne compte pas moins de 300 000 ingénieurs, qui travaillent en majorité toujours pour de grands donneurs d’ordre américains ou européens, autant sur le soft que sur le hardware. Le cas échéant, ces ingénieurs ont pu se délocaliser à l’ouest du pays, voire à l’étranger.

Un chantier de 500 milliards d’euros

Le rôle des institutions financières multilatérales (IFC, Berd…) est décisif : en apportant leurs garanties, elles facilitent le financement bancaire du tissu économique. Pour l’heure, il y a assez peu d’initiatives en capital, mais plusieurs initiatives se font jour, grâce à la Berd, en coopération avec Bpifrance. « Travailler avec ces institutions nous prépare également à l’étape d’après, celle de la reconstruction », avance Carlos de Cordoue.

La reconstruction, tout le monde y pense déjà. Son coût est estimé par la Banque mondiale à quelque 500 milliards d’euros sur dix ans, mais le secteur bancaire national ne pourra assumer que 10 % de la facture. D’où l’importance de la coopération internationale, mais aussi des entreprises européennes qui commencent tout juste à évaluer les besoins. Le Crédit agricole veut être prêt pour cet après-guerre. Dans six mois ? Dans deux ans, pour les plus pessimistes ? Après tant de sacrifices, l’Ukraine n’est pas prête à renoncer à l’essentiel.

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