Guerre en Ukraine : "C'est un peu contre-intuitif, mais l'économie est en croissance en Ukraine", assure le directeur du Crédit Agricole Ukraine Carlos de Cordoue
Alors que les troupes russes ont envahi l'Ukraine il y a tout juste trois ans, franceinfo prend le pouls de l'économie ukrainienne avec un témoin de premier ordre, le directeur du Crédit agricole en Ukraine, en poste depuis 2020, Carlos de Cordoue.
Article rédigé par Isabelle Raymond
La richesse de l'Ukraine repose notamment sur son agriculture, à commencer par les céréales. Or le Crédit agricole est la banque de l'agriculture. La plus ancienne banque étrangère en Ukraine a été fondée en 1993, juste après l'indépendance, à l'époque par le Crédit lyonnais, à Kiev, puis elle a rejoint le giron du Crédit agricole en 2004.
En 2022, au début de la guerre, la banque comptait 2 200 salariés et 141 agences. La société en a fermé 13 dans les régions occupées par les Russes. Qu'en est-il aujourd'hui ? Son directeur, Carlos de Cordoue, est l'invité éco de franceinfo.
Franceinfo : Demain, cela fera trois ans jour pour jour que la Russie a envahi l'Ukraine. Cela signifie-t-il pour autant que l'économie est à l'arrêt ?
Carlos de Cordoue : C'est un peu contre intuitif, mais l'économie est en croissance en Ukraine. Elle est tirée par certains secteurs importants pour le pays : l'agriculture, bien entendu, mais aussi évidemment les industries de défense, et en particulier l'industrie du drone. Elle s'est développée de façon assez incroyable en Ukraine. C'est un écosystème de start-up, qui ont créé cette activité industrielle, et qui font que l'Ukraine aujourd'hui est le premier producteur mondial de drones.
L'activité bancaire est-elle en croissance par rapport à la période du Covid ou en croissance tout court ?
Il y a eu un gros choc avec le début de la guerre, un petit peu comme avec le Covid, on a eu -30% d'activité. Le choc du début. Puis on a commencé à reprendre, petit à petit, et là, maintenant, on est dans une tendance assez régulière de croissance. Il y a eu 3,5% l'an dernier et on anticipe à nouveau entre 3% et 4% cette année.
Les investissements viennent-ils de l'étranger sont-ils effectués par des Ukrainiens ?
On voit assez peu d'investissements étrangers pour le moment, ce n'est pas ce qu'on pourrait attendre. Les étrangers sont encore un peu frileux par rapport à la situation.
"Les entreprises ukrainiennes, en réalité, ont retrouvé de la profitabilité et réinvestissent dans le pays."
Vous avez fermé 13 agences sur les 140 que vous comptez en Ukraine. Aujourd'hui, avez-vous repris une activité à peu près normale ?
L'activité en agence est absolument normale. Les 13 agences fermées sont en territoire occupé, et sont perdues.
Vous aviez 2 200 collaborateurs au début de la guerre. Travaillent-ils toujours pour vous, sont-ils sur le front ?
Beaucoup de ceux qui étaient partis à l'étranger, en particulier en Pologne, sont revenus en Ukraine, notamment les femmes avec leurs enfants. Elles avaient quitté l'Ukraine au début de la guerre et puis après un an, deux ans, elles ont décidé de revenir. Ensuite, il y a l'autre aspect qui est celui de la mobilisation, qui pour le moment a un impact assez faible sur l'équipe. On a 60 collaborateurs sur le front. Ce sont surtout des volontaires qui sont partis au début de la guerre. On a eu assez peu de mobilisation, une quinzaine d'hommes sont aujourd'hui mobilisés. On continue à leur verser un salaire.
Une des activités de l'Ukraine et du Crédit agricole, c'est l'agriculture. Les plus de 620 millions d'euros de prêts permettent-ils de maintenir l'activité agricole, exportation de céréales, de volailles ?
On a eu un gros choc au début de la guerre, en particulier parce que la mer Noire était fermée, donc le corridor de sortie des céréales était bloqué. Il y a eu ce fantastique mouvement de logistique, pour réorienter la production, beaucoup vers l'Europe à l'époque, ce qui malheureusement a eu un impact assez brutal sur les pays européens. Aujourd'hui, le corridor de la mer Noire est rouvert.
"Un des grands succès militaires de l'Ukraine, a été de repousser la flotte russe dans les confins de la mer Noire et de libérer le corridor."
Le corridor est donc libéré et c'est toute la filière agricole qui est oxygénée car les produits peuvent sortir. D'autant qu'on a eu deux années où les rendements agricoles ont été plutôt bons. Et en plus de ça, on a des prix agricoles qui se tiennent bien, en particulier cette année.
Donc ce n'est plus du soutien à l'économie, mais c'est une activité qui reprend vraiment. Les ménages ukrainiens recommencent-ils à effectuer des prêts pour faire des achats immobiliers, pour acheter des voitures ?
On est leader du financement automobile en Ukraine. On a vu les ventes d'automobiles reprendre. On n'est pas encore au niveau d'avant-guerre, mais on n'est pas loin. Et donc notre activité de prêts aux particuliers a bien repris. La consommation d'une façon générale est repartie. On parle de +10% à peu près en 2024. Par exemple, des entreprises françaises dans les cosmétiques se portent très bien et se développent.
Depuis votre prisme de banquier, l'Ukraine n'est plus en économie de guerre ?
Il y a une industrie qui s'est développée pour soutenir l'effort de guerre.
"Loin de la ligne du front, l'économie fonctionne de façon assez normale."
J'étais dans l'ouest de l'Ukraine la semaine dernière, où on a rencontré une quarantaine de chefs d'entreprise qui se portent très bien, qui investissent et qui continuent. Donc, oui, il y a effectivement une espèce de dichotomie entre cette vision qu'on peut avoir de loin, et cette économie réelle qui continue à se développer.
Pendant ce temps, les réunions de crise entre pays européens se succèdent à l'Elysée. Les Américains et les Russes se sont rencontrés à Riyad, en Arabie saoudite. Donald Trump promet des pourparlers à venir sans le président ukrainien Vlodymyr Zelensky. Qu'entendez-vous à propos de tout ça à Kiev, dont vous êtes arrivé hier ?
Les Ukrainiens sont assez réalistes, ils comprennent bien la situation. Ils voient aussi les propos outranciers qui ont été tenus. Ils veulent faire partie des négociations, ça c'est certain. Et l'essentiel pour eux, c'est de construire des accords de sécurité solides derrière cette négociation. Ça, c'est l'aspect le plus important. Ils ne veulent pas que ce qui s'est produit, il y a trois ans, se reproduise dans quatre ou cinq ans.